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éditions rivages

  • Fanny Taillandier : Sicario Bébé. L’Iliade et L’Odyssée.

    Capture d’écran 2026-05-29 à 13.28.48.pngDans ce milieu précaire de la littérature, il faut bien admettre que l'on est beaucoup plus prompt à détourner le regard lorsqu'il s'agit de saisir une opportunité pour être publié et ce n'est pas l'actualité toute récente qui a bousculé ce petit univers du livre qui me donnera tord, même s'il existe  des hommes et des femmes qui ne dérogeront pas avec leurs convictions. Sans qu'elle ne le porte en étendard, Fanny Taillandier fait partie de ces personnes engagées s'employant à dépeindre son environnement, cet espace périurbain, sorte de frontière entre le monde rural et l'univers des villes dans ce qui apparaît comme une oeuvre sociale où les essais côtoient les romans quand ils ne se mélangent pas les uns aux autres comme le souligne Eric Chevillard à évoquant Les États Et Empires Du Lotissement Grand Siècle  (P.U.F. 2016) : "Publié dans la collection « Perspectives critiques » des PUF comme pour tromper son monde, le deuxième livre de Fanny Taillandier, Les États et Empires du Lotissement Grand Siècle n’est pas un essai d’urbanisme ou de sociologie ni une réflexion sur la ville nouvelle, mais un récit inventif en diable, d’un genre inédit, qui emprunte au conte, à la satire, et se réinvente sans cesse en variant les styles et les approches." On ne saurait mieux dire pour définir les textes de cette romancière qui tant sur le thème de l’urbanisme qui traverse ses écrits que dans les différents domaines littéraires dans lesquelles elle s’inscrit, s’émancipe de ces limites dans lesquelles on tendrait à rester enfermer, comme un territoire conquis dont il est difficile de s’extraire puisque intrinsèquement lié à sa condition sociale. Née à Alfortville, à la périphérie de Paris lui apparaissant comme un tout autre monde, Fanny Taillandier suit des études de lettre à Marseille avant de se consacrer durant dix ans à l’enseignement dans plusieurs lycées de Créteil tout en collaborant pour des revues comme Mouvement et Livre Hebdo. Et puis c’est Les Confessions D’Un Monstre (Flammarion 20213) abordant de manière inhabituelle le thème du tueur en série, qui marque ses débuts en tant que romancière où Fanny Taillandier dresse le portrait d’un individu qui va confesser ses crimes au gré d’un récit qui se dépare résolument de tous les clichés galvaudés propre à ce type de personnages qui encombrent la littérature noire. Cette absence de cliché, c’est même un engagement qui anime Fanny Taillandier lorsqu’elle rédige Sicario Bébé où l’on observe notamment la trajectoire d’un jeune garçon qui va exécuter un contrat pour le compte d’un trafiquant de drogue, afin de subvenir aux besoins de la petite famille qu’il va fonder avec sa compagne, enceinte de lui. 

    fanny taillandier,sicario bébé,éditions rivages,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraire,parution 2026,lecture 2026,roman noir,littérature noireBlaise a dix-sept ans tout comme Djen dont il est fou amoureux et qui attend un enfant de lui. S’il considère cet amour réciproque comme un miracle, le jeune garçon ne doit pas occulter la réalité et prendre conscience qu’ils n’ont pas les moyens d’élever ce bébé à venir. Mais Bobby, son meilleur pote, lui propose la meilleure combine pour acquérir rapidement pas moins de cinquante mille euros en liquidant l’adversaire d’un narcotrafiquant local qui sévit au sein d’une cité amenée à être démolie très prochainement. Pour exécuter ce contrat, Blaise, Djen et Bobby vont donc entamer tout un périple qui vont les conduire d’un foyer pour travailleur à une ZAD enfouie dans un bois en passant par une zone portuaire devenant le théâtre de tous les trafics qui inondent le pays. Et au delà de l’amour et de l’amitié qui lient ces trois jeunes gens, finiront-ils par exécuter ce sinistre contrat ? Il faut dire que leurs commanditaires ne sont pas des enfants de coeur et qu’il n’est pas possible de renoncer à un tel engagement sous peine des pires représailles. Une voie sans issue dont il est impossible de s’extraire.

     

    fanny taillandier,sicario bébé,éditions rivages,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraire,parution 2026,lecture 2026,roman noir,littérature noireRoman noir ? Roman d’amour ? Roman social ? Ne cherchez pas, Sicario Bébé se décline sur les trois  registres dans ce qui apparaît comme un texte chargé de nuance ce qui fait que Fanny Taillandier s’affranchi des écueils propre à chacun des genres qui s’agrègent les uns aux autres. Ainsi, il n’y aura pas de mièvrerie dans les rapports amoureux de Djen et de Blaise auxquels on s’attache immanquablement en suivant leurs points de vue respectifs qui s’enchainent dans une alternance qui donne du rythme à ce récit imprégné d’une noirceur toute relative s’inscrivant davantage sur le registre de la tension avec cet enjeu sous-jacent de savoir s’ils vont commettre ce crime pour lequel ils vont être rémunéré, faisant écho à ces adolescents, voire même des enfants qui ont défrayé l’actualité des faits divers en tant que tueur à gage pour le compte de narcotrafiquants sans scrupule. Néanmoins, à mesure que se dévoile les personnalités du trio qu’ils forment avec Bobby, on doit bien admettre que le suspense est de courte durée car en s’inscrivant dans un réalisme social dans laquelle on la sent véritablement à l’aise et qu’un Pierre Jolivet ou un Ken Loach ne renieraient pas, Fanny Taillandier s’installe dans une chronique sociale passant en revue tout un environnement précaire que l’on distingue aussi bien dans cet ensemble d’immeubles voués à la destruction, dans les ZAD ainsi que dans les foyers sociaux, mais qui  se dilue l’air de rien sur l’ensemble de cette ville sans nom, de seconde zone. Et en dépit de la détresse et des aléas qui jalonnent les parcours de ces trois jeunes gens, on ne peut s’empêcher de voir émerger quelques lueurs d’espoir qui jalonnent cette intrigue où l’on tente de s’extirper du marasme par tous les moyens possibles, au gré de rencontres qui tendent à briser ce déterminisme social dans lequel on voudrait les enfermer à l’instar de ces formations pour lesquelles Blaise serait prédestiné. A partir de là, on apprécie véritablement ces individus qui apparaissent dans l’existence de Blaise et de Djen. Il y a évidemment Bobby, ce gars cool, cet ami fidèle qui aspire à devenir magicien ou cette aïeule s’installant dans une ZAD afin d’éviter de finir son existence dans un EPAHD, ou Sanoune s’employant à venir en aide aux travailleurs précaires, tous représentatifs de cette communauté aux limites de la marge dont l’humanité se révèle dans ces instants de solidarité et de générosité qui émaillent le texte. Peut-être aurait-on aimé que Julien et Malabar, les deux trafiquants de drogue qui sévissent dans cette cité en décomposition, soient un peu plus incarnés et se déploient davantage dans cette intrigue où ils se contentent tous deux d’alimenter la tragédie qui va prendre de l’ampleur au terme d’une confrontation attendue mais dont la finalité se révèle tout aussi brève que singulière.  Il n’empêche que Sicario Bébé ne verse jamais dans l’excès et le sensationnalisme par rapport à ce thème d’enfant tueur que Fanny Taillandier traite avec une rigueur formelle imprégnée d’une émotion salutaire qui anime ce jeune couple bien éloigné des idées reçues, comme en témoigne leur rapport à la culture et à la littérature avec notamment ces références à Homère et à René Char qui parsèment ce récit sombre certes, mais d’où émergent également quelques superbes instants de tendresse, véritables odes à la vie et à la liberté qui deviennent finalement les sujets centraux de ce singulier roman sortant, l’air de rien et de manière habile, des normes convenues. Une belle découverte ce qui fait que l’on se réjouira de rencontrer Fanny Taillandier à l’occasion du festival Libri Mondi broie du noir qui se déroulera à Luri, en Corse, ce samedi 30 mai 2026.

     

     

    Fanny Taillandier : Sicario Bébé. Editions Rivages 2026.

    A lire en écoutant : Babacar de France Gall. Album : Babacar. 1987, 2004 Warner Music France.

  • NICOLÁS FERRARO : ÁMBAR. CICATRICE.

    Capture d’écran 2026-04-25 à 12.52.41.pngIl est souvent question de réalisme magique, lorsque l’on évoque la littérature sud-américaine, s’agissant d’un courant littéraire dépassant la cadre des frontière et qui s’incarne notamment dans l’oeuvre de quelques personnalités de ces contrés lointaines à l’instar du romancier colombien Gabriel Garcia Márques, bien évidemment, même si l’on peut également mentionner Carlos Fuentes, écrivain mexicain, de l’argentin Jorge Luis Borges et d’Isabel Allende originaire du Chili. Mais on parlera plutôt de réalisme social, parfois âpre, imprégné de dureté s’incarnant dans une littérature noire assez brutale s’employant à dénoncer les carences des crises économiques, les affres des dictatures, la corruption et la violence qui en découlent en frappant les populations les plus précaires. Autant de sujets sensibles prenant pour décor des territoires méconnus comme cette ville de Belém, à la lisière de la forêt amazonienne qui revient dans chacun des romans du brésilien Edyr Augusto dont Pssica (Asphalte 2017) qui a fait l’objet d’une adaptation pour une série Netflix, ou de Santiago, capital du Chili qui devient le terrain de jeu de Santiago Quiñones, un inspecteur survolté, que Boris Quercia met en scène dans une trilogie déjantée. Il faut également mentionner Managua, capitale du Nicaragua qui devient le théâtre des enquêtes de l’inspecteur Dolores Morales se déclinant également sur l’espace d’une sombre trilogie de Sergio Ramirez.  Pour ce qui est des thèmes sensibles, les femmes ne sont pas en reste puisque la brésilienne Patricia aborde dans Celles Qu’On Tue (Buchet-Chastel 2024), le sujet des violences faites aux femmes tandis qu’Eugenia Almeida fait rejaillir les relents du passé dictatorial de l’Argentine que l’on perçoit dans La Casse (Métailié 2024) et plus particulièrement dans L’Echange (Métailié 2016). On retrouve un peu de tout cela dans le catalogue de la collection Rivages/Noir nous permettant de nous rendre à Buenos Aires avec Ernesto Malo ou à Mexico en compagnie de Paco Ignacio Taibo II, et plus récemment, dans les contrée perdues du nord de l'Argentine, à la frontière du Brésil et du Paraguay, lieu propice de toutes les contrebandes, comme on l'a découvert dans Notre Dernière Part De Ciel (Rivages/Noir 2023), premier roman traduit en français de Nicolás Ferraro, qui prend l'allure d'un western où l'on croise toute une multitude d'individus coriaces réglant leurs comptes dans une déflagration de violence sèche et brutale, sur fond de trafic de drogue, objet de toutes les convoitises. C'est dans cette même région "de nulle part" qu'évolue Ámbar, une jeune fille de 15 ans, qui donne son nom à ce second roman marquant donc le retour de ce jeune romancier que l'on considère déjà comme l'une des grandes voix du néo-noir argentin et qui officie également comme coordinateur des littérature policière de la bibliothèque nationale du pays.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineCe qu'Ámbar sait faire de mieux à 15 ans, c'est cautériser les blessures de son père qui vient de se prendre une balle dans le bras. Il faut dire que Víctor Mondragón est un truand peu commode que ne fait guère de cadeaux à ses adversaires. Quand bien même, la jeune adolescente aspire à une autre vie, plus en phase avec son âge, qui la dispenserait d'endosser de fausses identités ou de séjourner dans des motels pourris sans jamais avoir d'attache du fait de déménagements aussi fréquents que soudains. Mais les choses ne vont pas s'arranger puisque Víctor s'est mis en tête de venger son meilleur ami qui a perdu la vie lors d'un règlement de compte plutôt sanglant où lui même a été blessé. Ainsi, père et fille se lancent sur les routes cabossées de cette partie reculée de l'Argentine, en quête de renseignements afin de localiser son adversaire qui s'est mis à l’abri et qui semble bénéficier de quelques appuis. Mais cela importe peu, car si les personnes ne se montrent pas assez coopérantes, Victor Mandragon peut faire preuve d'une grande force de persuasion afin de les inciter à changer d'avis. C'est comme cela qu'Ámbar va apprendre à connaître davantage son père. Pas de quoi se réjouir.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineDans ce texte, Nicolás Ferraro met en place une intrigue qui s’articule autour des rapports entre une fille et son père, un truand sans pitié qui l’entraine dans son parcours punitif, en quête de celui qui a assassiné son partenaire. En adoptant exclusivement le point du vue d’Ámbar tout au long de l’intrigue, on percevra la violence, les interrogatoires musclés ainsi que les règlements de compte d’une manière un peu plus édulcorée, même si le regard que la jeune fille porte sur son environnement est sans illusion et dépourvu de la moindre naïveté. Confrontée à ce monde de malfrats, Ámbar en adopte certains codes, afin de soutenir un père auquel elle est irrésistiblement attachée en dépit  de la rudesse dont il fait preuve envers elle, imprégnée malgré tout d’une certaine forme de tendresse. Mais tout au long de ce parcours à la fois tonitruant et mélancolique, il sera question de désillusion, de déception et même de trahison qui nous entrainent sur un tout autre registre que le road-movie sanglant auquel on pourrait s’attendre. Et même si une partie de l’intrigue demeure un peu convenue, et même si l’ensemble du roman manque parfois de tonus, on relèvera cette dichotomie entre la perception d’une adolescente pleine d’espoir et l’univers impitoyable dans lequel l’entraîne son père. Ayant perdu sa mère, Ámbar se révèle dans les rapports qu’elle entretient avec cet homme à la fois rude et maladroit qui apparaît comme une légende pesante dont elle aspire à s’émanciper en dépit de l’affection qu’elle lui porte. C’est tout l’enjeu de ce récit dont on appréciera la tension omniprésente émanant notamment de ces confrontations avec des adversaires peu commodes qui semblent tout aussi empruntés lorsqu’ils côtoient cette jeune fille au caractère bien trempé, à l’image de son père que tout le monde semble redouter. Et puis, sans trop en dévoiler, il faut bien reconnaître que Nicolás Ferraro parvient à nous offrir quelques rebondissements inattendus qui viennent faire en sorte que l’on s’achemine sur un dénouement un peu plus surprenant qu’il ne le laissait paraitre. Il résulte de tout cela un roman à la fois brutal et émouvant à l’image d’Ámbar, cette jeune fille dotée d’une forte personnalité et  à laquelle on ne peut manquer de s’attacher.

     


    Nicolás Ferraro : Ambar. Editions Rivages/Noir 2026. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco & Georges Tyras.

    A lire en écoutant : Devolva-Me d'Adriana Calcanhotto. Album : Público. 2000 Sony Music Entertainment Brasil Ida.

  • JIM NISBET : TRAVERSEE VENT DEBOUT. LA VERITE VRAIE.

    Capture d’écran 2026-01-10 à 19.04.49.pngParu en 2012, il s’agit de son dernier ouvrage publié de son vivant chez Rivages/Thriller, dans la version grand format sans qu’il n’intègre par la suite la collection Rivages/Noir qui n’aurait rien eu à envier aux pavés de James Ellroy qui saluait d’ailleurs le talent de ce romancier qui n’a jamais véritablement émerger tant son œuvre se révèle d’une singularité extrême sans pour autant être dénuée d’un humour incisif et troublant. Assurément Jim Nisbet s’inscrit dans le registre du roman noir, même s’il en a détourné les codes avec ce sentiment de liberté qui imprègne ses textes lui qui expliquait n’écrire ni pour une maison d’éditions ni pour les lecteurs qu’il n’a de cesse de bousculer tout comme ses personnages d’ailleurs. C’est pourquoi il n’est guère aisé d’aborder l’œuvre de cet écrivain avec Traversée Vent Debout, un récit dense, oscillant entre le roman d’aventure maritime et la fiction d’anticipation aux connotations obscures et qui assimile ainsi tout le parcours de vie d’un auteur ayant également exercé les métiers d’ébéniste, de charpentier et de marin et qui, natif de l’état de New York et après avoir grandi en Caroline du Nord, a toujours vécu dans la région de San Francisco qui devient le décor omniprésent de l’ensemble de son œuvre où l’on croise une myriade de marginaux et de paumés devenant les héros d’intrigues incroyables. Auteur érudit, féru de littérature française, Jim Nisbet parie donc sur l’intelligence du lecteur pour appréhender des textes d’une impressionnante profondeur à l’instar de Traversée Vent Debout désormais épuisé ce qui ne saurait constituer une excuse pour passer à côté de ce sublime et exigeant roman convoquant des références telles que Dans La Mer De Cortez (Actes sud 2009) de John Steinbeck pour son aspect maritime et Le Scarabée D’Or (Folio classique 2023) d’Edgar Allan Poe pour son côté chasse au trésor, tandis que l’on distingue en toile de fond une certaine étrangeté émergeant de cet environnement d’anticipation, de « présent visionnaire » à la James Graham Ballard. Et si vous ne parvenez pas à vous procurer l’ouvrage, vous pourrez vous rabattre sur Le Codex De Syracuse (Rivages/Noir 2025) figurant désormais parmi les 16 ouvrages iconiques que François Guérif, emblématique directeur de la maison d'éditions, a sélectionné au sein des 1152 romans que compte la collection mythique et qui a toujours défendu les romans de Jim Nisbet qu’il s’est employé à mettre en avant dans le milieu de la littérature noire francophone.

     

    jim nisbet,traversée vent debout,éditions rivages,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,lu en 2025,roman noir,roman d’aventure,anticipationCe n’est jamais bon de percuter, avec son voilier le « Vellela Vellela », un container à la dérive sur la mer agitée des Caraïbes, surtout lorsque l’on transporte un kilo de cocaïne. Effectuant ce convoyage pour le compte de Red Mean, Charley Powell ne peut donc pas lancer de message de détresse avec le risque d’être incarcéré un nouvelle fois par les autorités lui portant secours. Il faut dire que ce marin accompli, au tempérament intrépide, a une soif de liberté dont il s’imprègne lors de ces escapades maritimes, mais également au gré de ses lectures et surtout dans son travail d’écriture. Et tandis que le bateau sombre dans des flots infestés de requin, il tente de sauver ce qui peut l'être, son journal de bord auquel il manque une dizaine de pages ainsi que le manuscrit d’un roman inachevé. A San Francisco, Red Mean va voir Tipsy, la sœur de Charley afin de l’informer des circonstances étranges qui entourent la disparition de son frère et lui remettre les documents qu’il a retrouvé sur les lieux du naufrage. Débute alors une étrange enquête où plus que de la cocaïne, il est question de l’ADN d’un ancien président des Etats-Unis qu’une mystérieuse organisation souhaite récupérer dans ce qui apparaît comme un complot international visant à renverser l’ordre établi.

     

    D’entrée de jeu, il y a cet avertissement du transcripteur tel que se définit Jim Nisbet, mentionnant le fait que la lecture ne sera pas de tout repos, chose confirmée avec ce prologue aux connotations futuristes dont on ignore s’il s’agit véritablement d’une extraction des synapses neuronales d’un individu projeté au cœur d’une assemblée contemplant une transmutation confuse nous donnant l’impression d’intégrer un songe dont on peine à saisir le sens. Mais dès le premier chapitre, le récit prend une tout autre tournure avec ce naufrage de Charley Powell dont on perçoit le moindre détail, caractéristique du style d’un auteur s’employant à dépeindre chacune des manœuvres de ce marin aguerri dans ce qui apparaît comme une véritable aventure maritime dantesque imprégnée d’un vocabulaire technique en matière de navigation qui nous donne une véritable sensation d’immersion qui peut tout de même décontenancer le lecteur. C’est ce qui émerge d’ailleurs de l’ensemble du texte, où l’auteur se soucie très peu du confort de ce lecteur, sans pour autant l’abandonner dans les méandres de cette intrigue prenant également la forme d’une espèce de complot où l’enjeu du trafic de drogue s’efface au profit de cet ADN mystérieux qui va mobiliser toutes les parties prenantes cherchant à savoir ce qu’il est advenu de Charly Powell et de son étrange cargaison, à commencer par sa sœur Teresa que tout le monde surnomme Tipsy, femme séduisante quelque peu portée sur la boisson qu’elle consomme dans son bar fétiche de San Francisco en compagnie de son ami Quentin dont la relation avec son compagnon instable s’étiole, tandis qu’il lutte contre l’infection HIV qui affaiblit son organisme. Traversée Vent Debout, c’est également une mise en abime du travail d’écriture, des doutes et parfois du découragement telle qu’on le distingue au gré du parcours de Charley Powell qui a intitulé ainsi le roman qu’il n’aura pas été en mesure d'achever. Il s’agit également d’une forme d’hommage aux romanciers que Jim Nisbet affectionne que ce soit Faulkner qui devient le nom de famille de Skip, le barman où Tipsy a ses habitudes quand elle ne lit pas une quantité impressionnante d’auteurs tels que Georges Simenon, Ross McDonald, Homère également, Raymond Chandler, Dashiell Hammet, Jean-Patrick Manchette ainsi que Françoise Sagan et Georges Stendhal pour compéter ce catalogue disparate. C’est d’ailleurs ce sentiment de disparité qui émerge de ce texte exigeant, nécessitant une concentration soutenue ainsi qu’une attention au moindre pas de côté de cette intrigue échevelée nous entrainant parfois dans de longues disgressions conférant davantage d’épaisseur à l’ensemble des personnages qui traversent ce roman chaotique et détonnant. Ne respectant aucune des normes désormais en vigueur dans le monde actuel de la littérature où la moindre longueur est conspuée, Traversée Vent Debout est un roman noir audacieux comme on n’en fait plus, qui pourra certainement décourager de nombreux lecteurs mais qui récompensera les plus acharnés d’entre eux qui ne manqueront pas de ressentir le souffle de la liberté qui balaie l’intégralité d’un texte à la beauté saisissante et singulière qui vous embarque dans la "vérité vraie". 

     

     

    Jim Nisbet : Traversée Vent Debout (Winward Passage). Editions Rivages/Thriller 2012. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Richard & Eric Chedaille.

    A lire en écoutant : Mysterons de Portishead. Album : Dummy. 1994 Go ! Discs Ltd.

  • Andrée A. Michaud : Baignades. Réunion de famille.

    andrée a. michaud,baignades,éditions rivages,thriller,roman noir,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman contemporain,lu en 2025,littérature noireMême si l'on n'apprécie pas forcément les Beach Boys, il n'en demeure pas moins que l'on n'écoutera plus jamais Wouldn't It Be Nice de la même manière, au terme de ce roman intense. Et plus que le cadre magique de ces plages californiennes, nos pensées dériveront désormais, à l'écoute de cette chanson iconique, davantage vers le ponton de ce bord du lac perdu au milieu d'une forêt canadienne, environnement tragique que la romancière s'est approprié avec le talent qu'on lui connaît. Et c'est sans doute dans ce registre de force évocatrice qu'Andrée A. Michaud excelle en faisant en sorte de s'approprier le moindre détail qui nourrit son intrigue pour en extraire une espèce de quintessence de l'inquiétude, parfois même de l'angoisse qui imprègne ses récits. On parle ici d'une chanson des Beach Boys, dans ce nouveau roman Baignades, mais il va de soi que l'on ne peut manquer d'évoquer la forêt qui devient le fil rouge d'une majeure partie de son oeuvre. Et là également, on appréciera que ce cadre forestier prenne, à chaque reprise, une toute autre allure que ce soit avec Bondrée (Rivages/Noir 2016) où l'on ressent cette espèce d'aura maléfique tandis que l'angoisse est plus prégnante dans Riviere Tremblante (Rivages/Noir 2018) et bien plus âpre lorsque l'on découvre Proies (Rivages/Noir 2023) tandis qu'avec Tempête (Rivages/Noir 2019) on se retrouve à la lisière du fantastique. Native du Québec, il est impossible de ne pas évoquer la richesse de la langue d'Andrée A. Michaud et plus particulièrement ses expressions locales qu'elle insère dans le fil des dialogues sans jamais abuser du procédé, ce qui fait que l'on se retrouve dans une justesse de ton qui accentue la profondeur d'âme de ses personnages qu'elle esquisse en y agrégeant cette touche d'humanité qui rejaillit de manière omniprésente et plus particulièrement dans le contour des individus les plus inquiétants, ce qui leur confère davantage de substance tout en s'accrochant à une veine naturaliste à laquelle elle ne déroge jamais. 

     

    andrée a. michaud,baignades,éditions rivages,thriller,roman noir,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman contemporain,lu en 2025,littérature noireLe grand moment de l’année pour Laurence et Max, c’est de partir en vacances en camping car avec leur petite fille Charlie qui, une fois arrivée sur le berges du Lac aux sables, se précipite dans les flots afin de profiter de la fraîcheur de l’eau tout en s’en donnant à coeur joie. Mais les festivités vont s’interrompre brutalement avec le propriétaire du camping qui prend les parents à partie parce qu’ils ont ont osé laisser la fillette se baigner toute nue. Et c’est une enchaînement de mauvaises décisions qui vont entraîner Laurence et Max sur cette route forestière étroite tandis que les nuages s’amoncellent annonciateur d’un violent orage et d’une succession de dérapages qui vont foudroyer leur existence à tout jamais. 

     

    En dramaturge accomplie, Andrée A. Michaud nous entraîne sur le registre peu commun de deux parties, se déroulant à quelques années d’intervalle et paraissant, de prime abord, totalement dissemblables jusqu'à ce que les liens émergent peu à peu au fil d'une seconde intrigue stupéfiante s'articulant autour de l'intimité de ses personnages et d'où émane la certitude que tout cela va mal finir sans pouvoir être en mesure de définir les contours de la tragédie à venir s'achevant, comme elle avait commencé dans la première partie, par une baignade ce qui explique la forme pluriel du titre Baignades qui a donc toute son importance. Ce qui émane de cette première partie du récit, c'est cet engrenage infernal que la romancière met en scène avec une efficacité redoutable se conjuguant avec une simplicité salutaire qui s'inscrivent une nouvelle fois dans ce réalisme qui fait froid dans le dos tout en générant cette tension permanente, véritable fil conducteur de l'ensemble de l'intrigue à l'atmosphère à la fois pesante et envoûtante. Tout cela se met en place avec une impressionnante justesse de ton que ce soit dans les dialogues, dans l'enchaînement dramatique des situations mais surtout dans l'attitude de chaque protagoniste dont les caractéristiques communes se définissent sur le registre du désarroi, du doute et de la colère aveugle qui en découlent en devenant les thèmes centraux de Baignades où, après le drame prenant l'allure d'un fait divers terrible, on observe, dans ce qui apparaît comme un long épilogue, le devenir des victimes et des bourreaux qui se révèlent dans leur terrible humanité faite d’incertitude et que la romancière transcende avec une effroyable acuité qui va vous glacer le sang jusqu'à la dernière ligne d'un roman maîtrisé de bout en bout. C'est ça le style Andrée A. Michaud nous emportant une nouvelle fois vers les méandres complexes et la beauté singulière de ces forêts luxuriantes, vectrices des drames les plus terrifiants et les plus intimes.

     

    Andrée A. Michaud : Baignades. Editions Rivages/Noir 2025.

    A lire en écoutant : Exchange de Massive Attack. Album : Mezzanine. 2019 Virgin Records Limited.

  • Alan Parks : Janvier Noir. Mauvais garçon.

    janvier noir,alan parks,éditions rivagesAprès avoir travaillé durant une vingtaine d'année dans l'industrie de la musique, sa première passion, en s'occupant notamment de Llyod Cole and the Commotions en tant que directeur créatif et manager pour la Warner, c'est avec l'effondrement des ventes des CD qu'il est licencié et qu'il retourne en Ecosse du côté de Glasgow où il a vécu durant toute une partie de son enfance. De là à dire qu'à toute chose malheur est bon, il n'y a qu'un pas, puisqu'Alan Parks se lance dans l'écriture en publiant Janvier Noir (Rivages/Noir 2018), premier roman d'une série mettant en scène l'inspecteur Harry Vincent McCoy officiant au sein de la police de Glasgow durant les années 70 qui va défrayer la chronique littéraire tant l'ouvrage suscite un engouement auprès des lecteurs et des critiques qui en redemandent tout comme sa maison d'éditions lui recommandant de concocter des récits intégrant dans leur titre tous les mois de l'année. Ainsi paraissent L'Enfant De Février (Rivages/Noir 2020), Bobby Mars Forever (Rivages/Noir 2022), Les Morts D'Avril (Rivages/Noir 2023), Joli Mois De Mai (Rivages/Noir 2024) et tout récemment Mourir En Juin (Rivages/Noir 2025) qui font désormais d'Alan Parks un candidat sérieux pour intégrer le fameux Tartan noir si tant est que ce groupe, dans lequel figurerait Ian Rankin et William McIlvanney, existe vraiment. Quoiqu'il en soit, Alan Parks revendique une certaine influence des romans de William McIlvanney que son père possédait à l'époque et qu'il a lu à son tour en le conduisant très certainement à reprendre cet environnement social du Glasgow des années 70 dans lequel il a évolué et dont il évoque certains lieux aujourd'hui disparus. Mais que l'on ne s'y trompe pas, la ville qu'Alan Parks dépeint n'a rien d'un personnage ou d'une espèce de guide touristique au charme suranné et s'inscrit plutôt comme le décor âpre d'une société en mutation où les usines disparaissent avec la perte d'emploi qui en résulte et la misère qui en découle, tandis que la zone périurbaine s'entend jusqu'à absorber les petites villes et villages environnants. C'est donc dans ce contexte qu'évolue l'inspecteur McCoy en ce début d'année 1973 glacial où l'on observe cette détresse d'individus marginaux que les nantis de la région n'hésitent pas à exploiter pour assouvir leurs plus bas instincts. 

     

    janvier noir,alan parks,éditions rivagesAu premier jour de l'année 1973, l'inspecteur McCoy se rend à la prison de Barlinnie pour apprendre d'un détenu qu'une jeune fille prénommée Lorna et travaillant dans un restaurant chic du centre-ville de Glasgow risquait d'être éliminée demain, sans autre précision. Néanmoins, après avoir identifié la victime potentielle qu'il ne parvient pas à joindre, le policier se rend à la gare routière où elle devrait débarquer du bus qui l'amène à son travail. Mais alors qu'il la distingue dans la foule du matin, un jeune homme surgit en exhibant un pistolet pour finalement ouvrir le feu en abattant la jeune femme avant de retourner l'arme contre lui et de s'effondrer aux pieds de McCoy qui n'a rien pu faire. Un événement qui fait les choux gras de la presse mais qui suscite des interrogations quant au mobile qui apparaît comme inexplicable. Ne se satisfaisant pas d'un pseudo "crime passionnel" McCoy et son adjoint Wattie vont enquêter dans les soubassements de la ville, malgré l'opposition de leurs supérieurs désireux de classer cette affaire où des notables semblent impliqués. Mais contre vent et marée, McCoy ne transigera pas quitte à faire appel à l'un des caïds de la ville avec qui il entretient des rapports plutôt troubles en matière de collusion. Mais que ne ferait-on pas pour un ami d'enfance ?

     

    On connaissait déjà le Glasgow rude et obscur, aux pubs parfumés à la clope sans filtre des seventies que William McIlvanney déclinait au gré des enquêtes de l'inspecteur Jack Laidlaw donnant d'ailleurs son titre Laidlaw (Rivages/Noir 2015) au premier roman de la série. Si le décor et le contexte social y sont toujours aussi prégnants, place à un Glasgow encore plus brutal, encore plus rythmé que Harry McCoy arpente sur une bande son rock'n roll, héritage du passé musical d'Alan Parks qui intègre donc le craquement du diamant sur le sillon des disques de Bob Dylan, des Rolling Stones et plus particulièrement de The Animals dont le titre emblématique The House Of The Rising Sun restera gravé dans vos mémoire avec cette scène finale d'anthologie qui résume bien l'extrême tension qui imprègne l'ensemble du récit. On y distingue même David Bowie passant par la plus grande ville d'Ecosse pour y donner un concert. Mais au-delà de l'anthologie musicale de l'époque, il faut bien admettre qu'Alan Parks possède le talent inné de mettre en place une intrigue policière diablement efficace qui s'inscrit dans les codes du polar solide qu'il dézingue parfois, même si l'on retrouve l'image du flic défiant la hiérarchie, buvant quelques bières de trop et s'acoquinant avec un ami d'enfance devenu caïd de la ville avec lequel il a une relation ambigüe. Néanmoins si les codes habituels du genre émergent de l'ensemble d'un roman comme Janvier Noir, il faut saluer le fait que l'auteur écossais prend soin de faire le petit pas de côté afin de déstabiliser le lecteur dans le climat d'une violence sourde et délétère que l'on observe au gré d'une enquête dans le milieu de la pornographie et de la prostitution en mettant en exergue cette lutte des classes où les nantis semblent bénéficier de tous les droits au détriment des marginaux qui en sont les victimes et dont on perçoit le désarroi au gré des investigations de l'inspecteur McCoy qui doit également faire face à la corruption endémique qui frappe l'institution policière dans laquelle il évolue. Et que ce soit pour l'inspecteur McCoy et son entourage, mais également pour ses adversaires, on appréciera cette pointe de vulnérabilité que l'on distingue dans chacun des personnages en faisant en sorte de conférer à l'ensemble du roman cette étincelle d'humanité qui rejaillit parfois au milieu d'un environnement sordide en n'épargnant absolument personne. A partir de ce constat, on ne manquera pas d'être touché par Janey, jeune prostituée dont McCoy s'est amouraché, qui devient l'incarnation de cette jeunesse libre basculant dans les dérives de la drogue, dont l'héroïne, nouvellement débarquée en ville en faisant rapidement des ravages au sein de la population, ou même de Teddy Dunlop, ce jeune aristocrate dont l'enfance malmenée nous renvoie, dans un autre registre, à celle de Harry McCoy et de son camarade Steve Cooper issus tous deux d'une institution religieuse où les services à l'égard des enfants étaient la norme. S'il ne révolutionne pas le genre, Janvier Noir incarne ce qui fait de mieux dans le domaine du roman policier poisseux qui vous bouscule au rythme d'une intrigue extrêmement sombre où les meurtres et les disparitions s'enchainent dans un climat social des séventies admirablement restitué et dont on découvrira l'enchainement qui se décline déjà sur une série de six ouvrages que l'on ne manquera pas de dévorer.

     

    Alan Parks : Janvier Noir (Bloody January). Editions Rivages/Noir. Traduit de l'anglais (Ecosse) par Olivier Deparis.


    A lire en écoutant : The House of the Rising Sun de The Animals. Album : The Best of The Animals. 2000 Parlophone Records Ltd.